Interview de Solange Breto : Nommer et comprendre l’épuisement maternel aujourd’hui

Solange, vous accompagnez depuis plus de vingt ans des parents en difficulté et vous avez consacré un livre entier au « défi d’être mère ». Comment en êtes-vous venue à vous intéresser plus spécifiquement à l’épuisement maternel, et qu’est-ce que vous observez aujourd’hui dans vos consultations qui vous fait dire que ce phénomène prend de l’ampleur ?

Pendant plus de vingt-cinq ans, j'ai accompagné des milliers d'enfants et leurs parents. Et très vite, une évidence s'est imposée à moi : lorsque les enfants allaient mal, il y avait souvent, derrière leur souffrance, un parent profondément épuisé. Le plus souvent… leur mère.

Dans mon cabinet, j'ai vu des femmes extraordinaires arriver avec un immense sentiment d'échec. Elles se pensaient mauvaises mères alors qu'elles étaient simplement à bout de leurs ressources. Elles continuaient à tout donner, mais n'avaient plus rien pour elles-mêmes.

Cette réalité m'a profondément touchée parce qu'elle faisait aussi écho à une part de mon histoire. J'ai grandi auprès d'une mère dépressive. J'ai connu ce que ressent un enfant lorsqu'un parent souffre. Aujourd'hui, je mesure combien prendre soin des mères, c'est aussi protéger les enfants.

Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est l'ampleur du phénomène. Les mères cumulent des exigences inédites : réussir leur carrière, être disponibles émotionnellement, stimuler leurs enfants, maintenir une vie de couple, gérer l'organisation familiale... tout en donnant l'impression que tout va bien. Beaucoup vivent sous une pression permanente qui finit par les épuiser.

Dans vos suivis et dans votre livre, comment distinguez-vous précisément l’épuisement maternel d’une « simple » fatigue de maman, voire d’une dépression ? Quels sont, selon vous, les signes concrets qui devraient alerter une mère… mais aussi son entourage et les professionnels de santé ?

Toutes les mères sont fatiguées. Mais toutes ne sont pas en épuisement.

Une fatigue "normale" disparaît après quelques jours de repos. L'épuisement maternel, lui, persiste. Même lorsqu'une mère dort davantage ou prend un week-end, elle ne récupère plus réellement.

Contrairement à la dépression, le plaisir est souvent encore présent... mais uniquement lorsque les responsabilités parentales diminuent momentanément. Beaucoup de mères me disent : « Dès que les enfants ne sont pas là, je redeviens moi-même. »

Les signes d'alerte sont très concrets : irritabilité inhabituelle, sentiment d'être constamment débordée, perte de patience, culpabilité permanente, sensation de ne jamais être à la hauteur, troubles du sommeil, oubli de soi, parfois même des gestes ou des paroles que la mère ne se reconnaît plus.

Ce que j'aimerais dire aux proches et aux professionnels de santé, c'est qu'une mère qui répète « je n'en peux plus » n'est pas forcément en train d'exagérer. Souvent, elle lance un véritable appel au secours.

Vous avez accompagné plus de 2 500 parents. Si vous deviez « cartographier » les principales sources d’épuisement des mères d’aujourd’hui (pression sociale, isolement, charge mentale, travail, couple, passé personnel, etc.), à quoi ressemblerait cette carte, et quels nœuds de tension reviennent le plus souvent dans votre cabinet ?

Si je devais dessiner une carte de l'épuisement maternel, je placerais au centre un mot : la surcharge.

Cette surcharge peut être diffuse, faite d'une multitude de petites contraintes qui s'accumulent jour après jour. Mais elle peut aussi naître d'un seul événement particulièrement éprouvant, qui vient bouleverser tout l'équilibre familial.

Dans mon cabinet, je rencontre ainsi des mères confrontées à une séparation conflictuelle, à des difficultés de couple, au deuil d'un proche, à la maladie d'un enfant ou d'un parent, à des difficultés financières ou professionnelles. Un seul de ces événements peut mobiliser une telle énergie qu'il conduit progressivement à l'épuisement.

Lorsque plusieurs facteurs se cumulent, le risque devient évidemment encore plus important. On retrouve alors très souvent la charge mentale, la quête de perfection entretenue par les réseaux sociaux, l'isolement, la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, les besoins particuliers d'un enfant, ou encore les blessures d'enfance qui peuvent se réactiver avec la maternité.

Ce qui me frappe, c'est que ces difficultés ne fonctionnent pas comme une simple addition. Elles interagissent entre elles et s'amplifient mutuellement, jusqu'à dépasser les capacités d'adaptation de la mère.

Votre Méthode ISIS propose un parcours en 4 étapes, qui va de l’analyse des sources d’épuisement à la reconstruction identitaire de la mère. Pouvez-vous nous décrire de façon très concrète à quoi ressemble ce cheminement pour une maman épuisée : qu’est-ce qui change à chaque étape dans sa manière de penser, de ressentir et d’agir ?

La méthode ISIS est née de plus de vingt-cinq ans de pratique auprès des familles. Au fil des années, j'ai compris qu'une mère épuisée n'a pas seulement besoin de conseils : elle a besoin d'un véritable chemin de reconstruction.

ISIS est l'acronyme des quatre étapes qui structurent cet accompagnement.

La première étape, Identifier, consiste à comprendre comment et pourquoi la mère en est arrivée à cet épuisement. Cette prise de conscience est essentielle, car elle remplace souvent la culpabilité par de la compréhension. On ne peut pas résoudre un problème que l'on ne comprend pas.

La deuxième étape, Surmonter, lui permet de retrouver progressivement de l'énergie en apprenant à mieux gérer son stress et ses émotions. Elle cesse progressivement de survivre à son quotidien pour recommencer à vivre pleinement sa maternité.

La troisième étape, Installer, est très concrète. Il s'agit de mettre en place de nouvelles habitudes, des routines, une organisation plus efficace et des compétences parentales qui lui ressemblent. L'objectif est d'alléger durablement la charge mentale et de retrouver un quotidien plus serein.

Enfin vient Savourer. C'est le moment où la mère retrouve le plaisir d'être avec ses enfants, renforce le lien qui les unit et reprend confiance en elle. Elle ne cherche plus à être une mère parfaite : elle devient une mère plus sereine, plus libre et plus épanouie.

Au fond, la méthode ISIS n'a pas pour vocation de transformer les mères. Elle leur permet simplement de retrouver celle qu'elles étaient avant que l'épuisement ne prenne toute la place.

Vous avez une double influence : votre formation universitaire en France et votre expérience canadienne, qui vous a exposée à des approches innovantes en parentalité. En quoi cette « double culture » façonne-t-elle votre manière d’aborder l’épuisement maternel, et qu’est-ce que le contexte nord-américain vous a appris que l’on n’intègre pas encore assez en France ?

Mes voyages et mes échanges avec des professionnels canadiens m'ont permis de découvrir une culture où la santé psychologique des parents est davantage considérée comme un enjeu de santé publique.

J'y ai retrouvé une approche très pragmatique : demander de l'aide n'est pas vécu comme un échec mais comme une compétence.

En France, nous avons d'excellents professionnels et une approche clinique très riche. En revanche, nous avons encore parfois du mal à considérer que prendre soin des parents est aussi une manière de protéger les enfants.

Cette conviction est devenue centrale dans mon travail : le bien-être des enfants passe aussi par le bien-être de ceux qui en prennent soin.

Si l’on se projette à 5 ou 10 ans, comment imaginez-vous l’évolution de la reconnaissance et de la prise en charge de l’épuisement maternel : au niveau des politiques publiques, du système de santé, mais aussi des entreprises et des pères ? Quelles seraient, selon vous, les trois priorités pour éviter que de plus en plus de mères « craquent » ?

J'aimerais que l'on parle de l'épuisement maternel comme on parle aujourd'hui du burn-out professionnel : sans honte.

J'aimerais que les médecins, les sages-femmes, les psychologues, les enseignants puissent repérer plus tôt les premiers signes.

J'aimerais aussi que les entreprises comprennent que soutenir la parentalité n'est pas un coût mais un investissement humain.

Enfin, je souhaite que les pères trouvent pleinement leur place dans cette évolution. Il ne s'agit pas de culpabiliser qui que ce soit, mais de partager plus équitablement la charge physique, mentale et émotionnelle de la famille.

Mes trois priorités seraient simples :

mieux prévenir ;
mieux accompagner ;
redonner aux mères le droit de ne pas être parfaites.

Pour conclure, que diriez-vous aujourd’hui à une mère qui lit cette interview, se reconnaît dans ce que vous décrivez mais n’ose pas mettre le mot « épuisement » sur ce qu’elle vit ? Quel premier pas simple, réaliste, lui conseilleriez-vous de faire dès cette semaine pour commencer à sortir de la spirale ?

Si vous vous reconnaissez dans cette interview, j'aimerais d'abord vous dire une chose très simple : ne restez pas seule.

L'épuisement fait croire que l'on est une mauvaise mère. C'est faux. Il dit seulement que vous portez depuis trop longtemps une charge devenue trop lourde.

Cette semaine, je ne vous demanderai pas de révolutionner votre vie.

Je vous proposerais simplement de vous poser une question, en toute honnêteté :

"De quoi ai-je le plus besoin aujourd'hui ?"

De sommeil ? De silence ? D'aide ? De pleurer ? De parler ? De souffler ?

Puis accordez-vous ce premier petit geste, même s'il ne dure que quinze minutes.

Parce que l'on ne sort pas de l'épuisement en devenant une mère parfaite.

On en sort en redevenant peu à peu une femme vivante.

Pour en savoir plus : https://solangebreto.com/

Publié le